Cinéma gabonais : au-delà du financement, bâtir une industrie durableTribune par Jeff Gaël Apanga, producteur audiovisuel et cinématographique, directeur général d’IMAGE TROPICALE, ancien directeur général de l’Institut Gabonais de l’Image et du Son
Le regain d’intérêt observé ces derniers mois pour le cinéma et l’audiovisuel gabonais est une excellente nouvelle. Il témoigne d’une prise de conscience progressive : la culture n’est pas une dépense de prestige, mais un investissement stratégique dans l’identité, l’emploi, l’éducation et le rayonnement de notre pays.
Cependant, au moment où s’ouvrent de nouvelles perspectives pour le secteur, il est essentiel de rappeler une réalité fondamentale : un film ne naît pas uniquement d’une subvention.
Cette affirmation paraît évidente, mais elle doit rester au cœur de toute réflexion sur les politiques publiques du cinéma. Car si le financement est nécessaire, il ne constitue qu’un maillon d’une chaîne beaucoup plus vaste. Derrière chaque œuvre réussie se trouvent un scénario solide, un producteur structuré, des techniciens compétents, une vision artistique claire, des mécanismes de diffusion efficaces et, surtout, un écosystème capable d’accompagner le projet de sa conception jusqu’à sa rencontre avec le public.

L’histoire des grandes industries cinématographiques nous enseigne que les financements, à eux seuls, ne créent pas une filière. Ils peuvent soutenir une dynamique, mais ils ne remplacent ni les compétences, ni les institutions, ni la stratégie.
Le défi du Gabon n’est donc pas seulement de financer davantage de films. Il est de construire les conditions qui permettront à davantage de films de voir le jour, d’être diffusés, rentabilisés et reconnus.

C’est pourquoi le développement du cinéma gabonais doit s’appuyer sur un triptyque simple mais structurant : Identifier – Former – Produire.
- Identifier
La première richesse d’une nation est son talent humain.
Avant même de parler de financements, il est indispensable de repérer les auteurs, réalisateurs, producteurs, techniciens et créateurs qui portent des projets prometteurs sur l’ensemble du territoire national.
L’identification des talents ne doit pas être limitée aux seuls cercles déjà connus du secteur. Elle doit s’étendre aux quartiers, aux provinces, aux universités, aux associations culturelles et aux nouveaux espaces numériques où émergent chaque jour de jeunes créateurs.
Les appels à projets peuvent, à cet égard, constituer un excellent outil de détection et de révélation des potentiels. - Former
Identifier les talents sans les accompagner reviendrait à semer sans cultiver.
L’expérience démontre que de nombreux projets échouent non par manque d’idées, mais par insuffisance de préparation technique, artistique ou entrepreneuriale.
Le cinéma est un métier. La production est un métier. L’écriture est un métier. La distribution est un métier.
Une politique ambitieuse doit donc intégrer des programmes permanents de formation, de mentorat, d’incubation et de perfectionnement professionnel.
Former, c’est transformer le potentiel en compétence. C’est permettre aux créateurs gabonais de répondre aux standards nationaux, africains et internationaux. - Produire
Ce n’est qu’après avoir identifié et formé que la production prend toute sa valeur.
À ce stade, le financement devient un véritable levier de croissance plutôt qu’une simple aide ponctuelle.
Produire ne signifie pas seulement accorder des ressources financières. Produire, c’est accompagner, encadrer, suivre, évaluer et préparer la diffusion des œuvres.
L’objectif ne doit pas être de compter le nombre de films financés, mais de mesurer leur qualité, leur impact culturel, leur audience et leur capacité à générer une activité économique durable.
Construire une industrie plutôt qu’une succession de projets
Le véritable enjeu pour le Gabon est là. Nous devons progressivement passer d’une logique de projets isolés à une logique de filière organisée.
Une industrie cinématographique performante repose sur des auteurs, des producteurs, des techniciens, des écoles, des studios, des diffuseurs, des festivals, des plateformes et des investisseurs qui interagissent au sein d’un même écosystème.
Cette ambition exige de la constance, de la méthode et une vision de long terme.
Le cinéma gabonais possède déjà les talents nécessaires. Il lui faut désormais renforcer les mécanismes qui permettront à ces talents de s’exprimer pleinement et durablement.
Plus qu’une politique de financement, c’est donc une politique de structuration qu’il nous appartient de bâtir.
Car au fond, le succès d’une nation culturelle ne se mesure pas seulement aux œuvres qu’elle produit, mais à sa capacité à créer les conditions de leur émergence.
Et c’est précisément dans cette perspective que le triptyque « Identifier – Former – Produire » peut constituer l’un des fondements d’une nouvelle ambition pour le cinéma gabonais : une ambition tournée vers l’excellence, la professionnalisation et le rayonnement de notre pays sur la scène africaine et internationale.